Méditer
La pratique de la méditation peut paraître difficile. S'il y a une difficulté
dans la méditation, c'est simplement parce que, là aussi, au moment où nous
méditons, nous sommes préoccupés par nous-mêmes, nous cherchons quelque chose.
Il n'est pas étonnant que cela crée des tensions et des difficultés. La seule
difficulté vient de l'intérêt personnel qui est derrière tout cela. Si nous
tournons notre esprit vers les êtres, il n'est pas plus difficile de méditer
que de faire n'importe quoi d'autre. A partir du moment où l'esprit cherche à
aider les autres, qu'il soit assis en train de
méditer ou qu'il soit dans
l'action, cela ne fait pas de différence. Toutes les activités vont
naturellement se révéler comme des activités bénéfiques. Il n'y a plus de
différence entre méditer et faire quelque chose d'autre: dans les deux cas,
l'esprit est heureux parce qu'il n'y a pas d'implication égoïste, il n'y a pas
cette inquiétude pour nous-mêmes qui crée des difficultés et des tensions.
Tensions et difficultés sont toujours causées par l'attente personnelle,
l'intérêt égoïste. Si l'entraînement à l'esprit d'éveil, l'échange de nous-mêmes
avec les autres, s'effectue quotidiennement dans les actes les plus ordinaires,
dans le travail, dans la vie de tous les jours, nous n'aurons alors pas de
difficultés à le mettre en œuvre dans la méditation. Cette intention altruiste
s'applique à tout le monde sans partialité. L'amour d'un bodhisattva est un
amour universel, inconditionnel, qui ne juge pas les êtres et ne les classe pas
en bons ou mauvais, amis ou ennemis ou encore indifférents. C'est ce qui fait
toute la différence justement entre l'amour altruiste, la compassion altruiste
du bodhisattva et un amour fait d'attachement. La méditation consiste à prendre
conscience que l'esprit est tout le temps lié par l'attachement aux amis, par
l'aversion envers les ennemis et par l'indifférence envers les autres; tout
notre être, tout notre comportement, toutes nos réactions, sont dictés par ces
trois formes de relation avec les êtres et le monde. Méditer veut dire
s'entraîner à voir en nous-mêmes comment nous sommes liés, comment nous sommes
prisonniers de nous-mêmes, prisonniers de l'attachement, prisonniers de
l'aversion, prisonniers de l'indifférence, et apprendre à défaire ces liens qui
nous emprisonnent. Méditer n'a rien à voir avec le fait d'avoir des visions, de
voir des couleurs, des formes bizarres ou d'avoir des expériences
hallucinogènes. Il s'agit de s'habituer à prendre conscience de notre esprit, de
ce qui le fait agir, de voir en nous toutes les tendances égoïstes qui demeurent
et d'apprendre à les défaire et à s'en débarrasser, jusqu'à les déraciner
complètement. Il n'est pas question de chercher à attraper encore quelque chose
que nous n'aurions pas. Et quand il n'y a plus ces tendances, nous arrivons au
terme de la méditation, l'esprit est devenu complètement positif et altruiste,
il n'y a plus rien à méditer. Regardons s'il y a encore une inquiétude, une
attente ou une souffrance qui demeurent dans notre méditation.
Chiné ou la pacification de l'esprit
Il ne nous manque rien pour méditer car il n'y a rien à chercher en dehors de
nous-mêmes. Regardons simplement en nous-mêmes. Percevons les liens de
l'attachement, de l'aversion et de l'indifférence pour nous en défaire. Il ne
s'agit pas de nous remplir un peu plus mais, au contraire, de nous débarrasser
de ce qu'il y a en trop. C'est ce mouvement de l'intérieur vers l'extérieur qui
est le mouvement juste de la méditation, et non pas l'inverse. Quand toutes les
formes de conditionnements et de liens ont été éliminées, purifiées, il ne reste
rien d'autre à faire. Il n'y a pas autre chose à mettre à la place, il n'y a pas
quelque chose de plus à trouver qui ne soit pas là. Ce sont les
conditionnements qui empêchent de voir ce qui est déjà en nous-mêmes. En
pratiquant la méditation et en entraînant notre esprit à se
défaire de ses liens, celui-ci va se calmer, se poser et nous allons connaître
une forme de stabilité mentale jusqu'alors inconnue. Cette stabilité va
permettre aux qualités inhérentes de l'esprit de se révéler petit à petit. Plus
l'esprit est posé, plus il est stable, plus la dimension de conscience présente
apparaît. C'est en même temps une dimension de lucidité, de luminosité. Avec
cette clarté mentale, se manifeste aussi un aspect de bien-être, de complète
détente et d'ouverture. Plus cette conscience se développe, plus elle nous amène
à une expérience de vacuité, à la perception de l'essence vide de toute chose:
nous-mêmes, nos perceptions, notre corps, notre esprit et ce qui nous entoure.
Plus l'esprit se pose et pénètre cette expérience de vacuité, plus les qualités
de luminosité, de bonheur et de non-conceptualité se révèlent. Nous arrivons à
un état de pacification de toutes les formes d'émotions, de perturbations
mentales. La capacité de demeurer absorbé dans cet état tout le temps, jour et
nuit, quelle que soit l'activité que l'on entreprenne, est ce qui est appelé:
l'absorption ou le samadhi de chiné. C'est le développement de cette stabilité
de l'esprit par le détachement qui conduit à l'expérience des qualités
naturelles de l'esprit.
Lhaktong ou la vision pénétrante
Une fois que l'on a mené l'esprit à cet état de stabilité, les différentes
expériences de méditation liées à chiné, la pacification mentale, puis à
lhaktong, la vision pénétrante, apparaissent naturellement. Une nouvelle
difficulté s'élève lorsque nous opérons une saisie sur ces manifestions. Cette
saisie sur l'expérience va complètement bloquer toute possibilité d'évolution.
Le fait que ces expériences s'élèvent est quelque chose de
normal, tout à fait
dans l'ordre des choses. A ce moment-là, il faut regarder directement celui qui
commente l'expérience. En regardant, en observant le penseur, on s'aperçoit que
l'observateur lui-même est vide et n'existe pas en tant que tel. Cela dissout
la saisie d'un sujet. A l'inverse, si nous rencontrons beaucoup de difficultés,
beaucoup d'agitation, sans arriver à poser l'esprit, nous jugeons notre
méditation de manière négative. Là aussi, regardons l'essence de ce
commentateur: il n'y a personne, il n'y a rien en tant que tel, c'est
simplement une idée, une dimension mentale et rien d'autre. Petit à petit, nous
allons développer la capacité de nous libérer de l'attachement à la pensée.
Toutes les pensées vont se transformer en support de libération. Quand la nature
des pensées se révèle en tant que dimension intrinsèquement éveillée, nous
arrivons au terme de la pratique: c'est la réalisation de la nature de l'esprit
comme étant le dharma aya. La "conscience ordinaire" se révèle, c'est-à-dire que
l'esprit se connaît lui-même. L'esprit est connu par l'esprit. Ce qu'il voit,
c'est lui-même, c'est sa dimension éveillée comme existant de toute origine,
comme étant sa vraie nature, comme étant sa réalité de toujours. Il n'y a rien
d'autre que l'esprit qui se connaît lui-même et qui se reconnaît en lui-même.
Sinon l'esprit, en cherchant vers l'extérieur, se demande toujours où il est, il
court après lui-même en s'exclamant : "Vous n'avez pas vu passer l'esprit ?"
Défauts dans la méditation
Quand nous méditons, nous nous mettons dans un état artificiel, une sorte de
transe. C'est le défaut le plus commun. Il y a différentes sortes de transes
chez les méditants. Certains ont le corps tout raide car ils sont très tendus.
Ils mettent beaucoup de force dans la méditation et attendent désespérément la
lumière. La seule expérience qu'ils ont en général, c'est le mal de tête.
D'autres cherchent plutôt à s'intérioriser pour trouver la conscience en
eux-mêmes, mais ils semblent devenir complètement stupides. Il y a ceux qui
essaient désespérément de se poser car ils ont peur que " ça s'agite et que ça
remonte ". Il y en a d'autres qui cherchent en face d'eux. Ils essaient de voir
quelque chose apparaître et ils sont dans une totale dualité. Voilà quelques
portraits-robots de méditants et de leurs déviations principales. Cela
représente beaucoup de souffrance et de difficulté dans la méditation. C'est
pour cela qu'il faut en parler et dire à chacun ce qui ne va pas, pour qu'il ait
une chance de s'en rendre compte un jour, sinon cela peut continuer ainsi
pendant des années et des années. Un autre défaut commun à tous est de croire
qu'il faudrait vider son esprit, avoir un esprit sans aucune pensée, sans
aucune activité mentale et arriver ainsi à une sorte d'hibernation. On essaie
de se ratatiner, de se rétrécir, de faire rentrer l'esprit dans une espèce de
boîte où il n'y aurait plus rien. Cela vient justement d'une compréhension
fausse de la
méditation. Pour méditer, il faut des pensées. Qui médite, s'il n'y
a pas de créations mentales ? Si la méditation, c'est être sans pensées, alors
cette table doit être en train de méditer, de bien méditer même! Dans la
méditation, nous laissons les pensées s'élever sans les saisir, sans vouloir
faire quelque chose avec. Méditer, ce n'est pas essayer de se débarrasser de ses
pensées, de faire le vide, ce n'est pas non plus essayer d'attraper ou de
cultiver une pensée particulière et de s'en tenir à celle-là, et à celle-là
seulement, sans vouloir en laisser passer une autre. Ces extrêmes ne créent que
des tensions et des blocages. Nous apprenons au contraire à mener l'esprit à un
état d'ouverture complètement inobstrué, sans chercher à faire quelque chose
avec nos pensées. Nous restons simplement conscients de leur apparition en
posant un regard direct dessus. Quand nous regardons la pensée, c'est l'esprit
que nous voyons; quand nous regardons l'esprit, rien n'est vu en tant que tel.
Progressivement, nous apprenons à prendre conscience des pensées, ensuite à
prendre conscience de l'esprit à travers les pensées, puis à reconnaître la
nature de l'esprit. Quand toutes les pensées s'élèvent dans leur vacuité
intrinsèque comme étant l'essence vide de l'esprit, les pensées sont alors
libérées, l'esprit est libéré. Les pensées s'élèvent alors comme dharma aya, la
dimension fondamentale de l'esprit naturellement éveillé, naturellement
conscient. Cela demande du temps. Il est important de savoir dans quelle
direction évoluer pour ne pas partir sur une fausse piste, pour ne pas méditer
sur la base d'idées fausses, en cherchant justement à éliminer les pensées ou à
maintenir son esprit rivé à une seule pensée. Laissons l'esprit être ce qu'il
est dans sa créativité, dans sa souplesse, dans sa richesse naturelle et petit à
petit nous apprendrons à pénétrer l'essence de l'esprit à travers la
reconnaissance des pensées et de l'esprit lui-même.
Guendune Rinpoché